Les traducteurs, ces auteurs invisibles
Chaque livre qui traverse une frontière linguistique arrive accompagné d'un collaborateur dont on parle rarement: les traducteurs et les traductrices. Sans eux, une grande partie de la littérature internationale telle que nous la lisons aujourd’hui n’existerait tout simplement pas. Et pourtant, lorsqu’un livre connaît un succès à l’étranger, ce nom reste presque toujours à l’arrière-plan.
Le collaborateur invisible
C'est un paradoxe assez frappant. La traduction littéraire n’est pas une opération technique qui interviendrait une fois le travail créatif terminé. Traduire un livre, c’est aussi écrire.
Un traducteur travaille le rythme d’une phrase, la texture d’une voix, les nuances d’un dialogue, tout ce qui fait qu’un texte sonne juste dans une langue. Il faut retrouver une musicalité, déplacer certaines images, parfois reconstruire entièrement un équilibre pour qu’un lecteur étranger ressente quelque chose d’aussi vivant que dans le texte d’origine.
La plupart de ces choix passent inaperçus. Pourtant, ils façonnent profondément l’expérience de lecture.
Au fond, la voix dont les lecteurs tombent amoureux dans une traduction n’appartient jamais complètement à l’auteur seul. Elle porte toujours un peu la trace du traducteur.
La traduction modifie également la manière dont les lecteurs perçoivent le rythme, les émotions et la voix littéraire d'une langue à l'autre, un sujet approfondi dans l'article Lire entre les langues.
Les traducteurs comme passeurs de littérature
Il existe aussi un rôle dont on parle peu : celui des traducteurs comme découvreurs et défenseurs de textes. Beaucoup de livres commencent leur parcours international parce qu’un traducteur y a cru avant tout le monde.
Ce sont souvent eux qui repèrent de nouvelles voix, recommandent des manuscrits aux éditeurs ou attirent l’attention sur des auteurs encore inconnus hors de leur pays d’origine. Bien avant qu’un livre circule à l’international, quelqu’un l’a généralement porté, défendu et fait exister ailleurs.
Les traducteurs ne se contentent donc pas de faire voyager les textes. Ils participent directement à décider quels livres franchissent les frontières et lesquels restent enfermés dans leur langue d’origine.
La circulation internationale de la littérature dépend largement de cette forme plus discrète de médiation littéraire.
Visibilité et reconnaissance
Cette question de visibilité est loin d’être anodine. Lorsqu’on réduit la traduction à un travail discret effectué en arrière-plan, il devient facile d’en minimiser la valeur, d’oublier celles et ceux qui rendent la littérature internationale possible, ou de considérer leur travail comme une simple étape technique.
Pourtant, les livres ne circulent pas seuls d’une langue à l’autre. Il faut quelqu’un pour recréer une voix, déplacer un texte dans un autre imaginaire culturel et lui permettre d’exister ailleurs sans perdre ce qui le rend singulier.
Reconnaître davantage les traducteurs et traductrices, ce n’est donc pas seulement leur accorder plus de visibilité. C’est aussi reconnaître tout ce qui permet aux livres de circuler entre les langues, éditeurs et marchés internationaux.
Traduction, auteur et question d’attribution
Ces questions traversent aussi Matija Katun und seine Söhne de Karl Rühmann, dont je représente les droits internationaux. Le roman raconte l’histoire d’un écrivain qui met en scène une fausse traduction et voit peu à peu cette invention lui échapper. À mesure que le livre rencontre le succès, le texte semble se détacher de son véritable auteur. L’œuvre finit par exister presque indépendamment de son origine, au point que la frontière entre création, traduction et mise en scène devient de plus en plus floue.
Le livre de Rühmann est à la fois une réflexion très fine sur la notion d’auteur, sur la légitimité littéraire et sur la question de savoir à qui appartient réellement un texte. Mais il parle aussi d’un déséquilibre bien réel : l’écart entre ceux qui créent la littérature et ceux qui en reçoivent la reconnaissance visible.
Et cet écart dépasse largement la fiction.
La littérature internationale existe grâce aux personnes qui transportent les livres d’une langue à l’autre. Les traducteurs et traductrices font partie des plus essentielles d’entre elles. Ce sont eux qui permettent aux textes de continuer à vivre et de rencontrer de nouveaux lecteurs.
Donner davantage de visibilité à leur travail, c’est finalement prendre la littérature un peu plus au sérieux.
Si les questions de traduction, de circulation littéraire et d’édition internationale vous intéressent, je serai toujours ravie d'en discuter .